L' atelier de Véronik

L' atelier de Véronik

Homonymies : mai / maie / mais / maye / mes / met, mets / mets

Je vous propose de jouer avec les assonances ( à ne pas confondre avec allitérations, avec des consonnes similaires ) celles de mai :

 

mai
  • janvier, février, mars, avril, mai, juin, juillet, aout, septembre, octobre, novembre, décembre ; un (arbre de) mai (= placé devant le domicile d'une personne que l'on veut honorer
 
  • une maie (= un coffre pour pétrir et conserver le pain ; une table de pressoir)
 
  • Je mange mais je n'ai pas faim. Mais non ! Il n'y a pas de mais qui tienne.
  • n'être mais (= ne plus être), n'en pouvoir mais (= ne pas pouvoir agir ou intervenir)
 
  • une maye (= une pierre creusée en forme d'auge dans laquelle on récupère l'huile d'olive à sa sortie du pressoir)
 
  • mon, ma, mes ; ton, ta, tes ; son, sa, ses ; notre, nos ; votre, vos ; leur, leurs
 
  • Il le met (= le place, le revêt, l'ajoute, le fait fonctionner, le modifie, l'influence). (mettre) Il s'y met (= s'y place, s'y adapte, s'en revêt, le commence). (se mettre)
 
  • un mets (= un aliment cuisiné entrant dans la composition d'un repas)
 
  • Il faut que tu m'aies dit la vérité avant qu'il vienne. Il faut qu'il m'ait vu. (auxiliaire avoir)
 
  • Tu m'es familier. Il m'est familier. (être)

 

Je suis impatiente de découvrir vos textes en "mai", où vous aurez judicieusement placés les sons précités...

Et voici le premier, merci à Cathy pour cette jolie histoire de mai : 

 

Les yeux verts

 

 

  • Mais que cherches-tu dans cette maie. Petite voleuse !

  • J’ai faim madame !

Mathilde regarde la petite fille. Vêtue de haillons, le visage et les mains sales. Troublée par le regard vert clair, où transparaît l’intelligence, Mathilde retient une réflexion acide, un geste pour la jeter dehors. En avait-elle le droit ?

Elles se jaugent.

  • D’où viens-tu ma petite ?

  • Du camp tzigane, de l’autre côté de la rivière !

  • Et tu as fait tout ce chemin, uniquement pour venir voler mon pain dans cette maie ? Ta famille ne te nourrit donc pas !

L’enfant secoue la tête, baisse ses yeux de chat sur ses sabots trop petits. Mathilde se sent honteuse de la malmener, la pousser dans ses retranchements. Sa maigreur ne fait aucun doute, la petite ne mange pas tous les jours à sa faim.

  • Comment t’appelles-tu ?

  • Zara madame !

Mathilde sourit, s’approche, prend la miche dans le meuble, la pose sur la table de ferme où brille la lame d’un couteau cranté. Prudemment, elle coupe une tranche de pain bis, la tend à la petite.

  • Tiens Zara.

Ses iris émeraude étincellent de reconnaissance. Mathilde voit disparaître le quartier de pain sous la robe déchirée.

  • Pourquoi la mets-tu de côté, je croyais que tu avais faim.

  • Oui madame, mais je vais partager avec ma petite sœur !

Mathilde défaille, de pitié, de culpabilité devant tant de bon cœur, chez une enfant si jeune. Sans vivre dans l’opulence, jamais elle n’avait laissé les siens sans nourriture. Paysan, son mari bossait dur pour les faire vivre, pendant qu’elle-même pourvoyait aux tâches ménagères et à l’entretien des animaux. Ils n’étaient pas riches, loin s’en faut, mais leurs enfants n’avaient jamais dû voler pour manger !

Le temps de ses réflexions internes, Zara n’a pas bougé.

  • Qu’attends-tu petite pour retourner à ton camp ?

  • Que vous m’en donniez l’autorisation !

Le souffle coupé par l’obéissance de la fillette, Mathilde envisage une éducation basée sur la peur. Qui sait si ce ne sont pas les parents eux-mêmes qui ont envoyé leur fille à la recherche de mets ? La probabilité d’une inversion des rôles amène des rougeurs sur la figure de la paysanne. Cachant sa colère pour ne pas effrayer plus l’enfant, elle reprend la miche, en recoupe une seconde portion.

  • Voilà pour ta petite sœur ! Sauve-toi maintenant.

Zara exécute une petite révérence, part en sautillant vers la sortie. Sur le pas de la porte, elle s’arrête, se retourne. Mathilde la voit revenir vers elle, un peu inquiète. « Que se passe-t-il dans sa tête ? ». Soudain, Zara pose un genou à terre, prend la main de Mathilde dans la sienne noire de crasse, caresse de sa joue la peau rugueuse à force de travail. Puis relevant son regard troublant vers la silhouette massive de la paysanne, souffle un « merci » de gratitude avant de s’enfuir dans le soleil de mai.

Toute la journée Mathilde repense à l’enfant, à son regard si vert, son attitude si déférente, son geste d’une délicatesse insoupçonnée compte-tenu des origines de la petite. N’y a-t-il pas eu une erreur d’aiguillage ? La paysanne cherchait à analyser l’émoi léger ressenti à surprendre la gosse la main dans le sac, si l’on peut dire. Ce n’était pas la colère qui avait dominé ses sentiments mais plutôt la surprise. Quelque chose chez Zara lui rappelait vaguement quelqu’un, un souvenir lointain. Muée par une intuition soudaine, elle se précipite vers la porte, veut rappeler la petite. Trop tard ! Elle la voit de loin traverser la rivière, regagner sa triste famille.

***

Cinq heures du matin, deux jours plus tard. Mathilde se lève au chant du coq. Son mari dort encore. Elle fait attention à ne pas le réveiller. Elle relance le feu dans l’antique cuisinière, pose sa casserole de café sur la fonte brûlante. Les yeux dans le vague, elle sirote quelques minutes plus tard le breuvage amer. Des meuglements pressants l’appellent dans l’étable à l’heure de la traite. Mathilde sourit. Ses filles la réclament. Elle les aime ses bêtes, aime l’odeur chaude de l’étable, de leur haleine sortant de leur museau doux, leurs regards emplis de bonté.

Mathilde se lève, presse ses mains contre ses reins douloureux. Des années de traites, chaque matin, l’avaient raidie, mais elle n’aurait laissé cette tâche à personne. Elle entre dans l’étable où l’attendent Fleur, Perle et Roussette.

  • Bonjour mes enfants, comment allez-vous ce matin ? demande Mathilde consciente du tendre ridicule de sa question.

Les trois bovins l’accueillent par des meuglements de bienvenue, la femme les flatte, l’une après l’autre. Elle prend place auprès de Perle, sur le tabouret réservé à cet office, attrape de ses mains fermes et musclées les pis de l’animal. La bête oscille légèrement, un petit réflexe de recul.

  • Calme ma belle Perle !

La vache s’immobilise au ton doux de la voix de sa maîtresse, un instant, avant de reprendre quelques brins de fourrage à ruminer tranquillement. Mathilde chantonne. Elle sait pouvoir tranquilliser ses filles le temps de sa mission. Un mouvement sur sa gauche arrête son geste et son chant. Perle aussi, ainsi que Fleur et Roussette ont ressenti une présence. Toutes les quatre tournent la tête vers l’endroit perturbant.

  • Il y a quelqu’un ?

Mathilde a presque crié, sans prédilection, sans s’en rendre compte. Une tête émerge d’un amas de paille.

  • C’est moi madame. C’est Zara !

  • Mais que fais-tu donc là ?

  • Je dormais madame !

  • Tu dormais ? Dans mon étable ?

  • Ou... Oui ! Je suis désolée, je m’en vais, ne vous ...

Zara s’est levée, à demi dévêtue, Mathilde devine dans l’ombre des marques sur sa peau. Des bleus, des griffures, des contusions.

  • Ma pauvre petite, que t’est-il arrivé ?

  • Rien madame, je suis tombée en voulant traverser la rivière !

La fermière devine d’emblée que la fillette ment. Celle-ci tente désespérément de cacher les preuves de maltraitance évidente de ses mains, de ses hardes trop petites et usées jusqu’à la corde.

  • Maintenant ça suffit ! Viens avec moi !

Mathilde s’est levée précipitamment. Sur son visage rubicond, désormais hermétique, se reflète une colère inexplicable pour l’enfant. De peur, Zara met son bras sur son visage, se réfugie dans le coin de l’étable avec un couinement d’animal blessé. Mathilde comprend. Elle a été trop vive, la petite s’est méprise sur ses intentions. Sûre désormais que Zara subit des violences, elle ferme les yeux, attend que l’apaisement revienne dans son corps, puis elle tend une main amicale vers l’enfant tétanisée.

  • N’aies pas peur Zara, je ne te veux aucun mal, au contraire.

Comme si elles comprenaient la situation, les vaches se sont tues également. Elles regardent la scène de leurs bons yeux globuleux. Mathilde s’approche de Zara, qui n’a toujours pas ôté le bras de devant sa figure.

  • Viens petite, viens caresser Perle, et Fleur, et Roussette. Elles vont te faire du bien tu vas voir !

Mathilde sourit. Grâce à ses filles, elle a réussi à calmer la fillette, lui donner confiance. Zara hésite néanmoins. Regarde les vaches tour à tour, avant de faire son choix, s’avancer vers Fleur qui lui semble la plus douce.

  • Là, regarde, pose ta main sur son flanc. Vois comme le poil est doux !

  • C’est vrai !

S’enhardissant, Zara caresse le ventre gonflé, l’épaule, le museau de Fleur qui ne bouge pas. La gamine laisse échapper un petit rire, avant de mettre sa main sur sa bouche pour l’empêcher, l’appréhension revenue dans ses iris vert clair. Mathilde lui prend la main, l’entraîne vers l’extérieur.

  • Assieds toi là Zara, et raconte-moi ton histoire !

La gamine, après une hésitation anxieuse, prend place sur la maye indiquée par la paysanne. Elle baisse la tête, honteuse de son allure sans doute, en déduit Mathilde. C’est vrai, elle aurait pu commencer par ça.

  • Attends-moi ici, ne bouge surtout pas !

Elle file dans la maison, dans la chambre de sa benjamine délaissée depuis la rentrée scolaire. Fouille dans son armoire y dénicher des vêtements à la taille de Zara. Une jupe, un corsage, un peu trop grands mais ça fera l’affaire. De retour vers l’étable elle retrouve Zara, qui n’a effectivement pas bougé. Elle lui tend les vêtements que la petite regarde avec admiration, n’osant les toucher de ses mains sales. « C’est vrai, pense Mathilde, la douche aurait été utile aussi ! ».

  • Allez mets-les Zara, ils sont pour toi. Emporte-les si tu préfères !

  • Je ne peux pas !

  • Pourquoi ? s’étonne la femme.

  • Mon père les jettera !

Mathilde étouffe une protestation. Pourquoi faire des enfants pour ne pas s’en occuper !

  • Et ta petite sœur ? Tu l’as laissée là-bas ?

  • ...

  • Zara, dis-moi la vérité !

  • Je n’ai pas le droit.

  • Tes parents ne savent pas que tu es là n’est-ce pas ?

Elle secoue la tête, sans répondre. Mathilde ne sait plus quoi faire. Et son mari qui dormait toujours. Mais lui, elle le sait, aurait renvoyé l’enfant. Ne pas avoir d’ennui avec les bohémiens sera la chose la plus importante à ses yeux.

  • Raconte-moi ton histoire Zara. Il faut que tu m’aies dit la vérité avant que tes parents ne te recherchent.

  • Ils se fichent bien que je sois là ou pas. Ils veulent juste que je ramène de quoi manger tous les jours. Pour eux !

  • Et pour ta sœur ?

  • Je n’ai pas de sœur !

  • Ah ! Pourtant tu m’as dit ... hier ...

  • Le pain était pour eux.

  • Et toi ?

  • Des miettes, que j’ai ramassées sans qu’ils me voient !

Honte à eux.

  • De toute façon, ils ne m’aiment pas, je ne suis pas leur fille !

  • Ah bon ?

Mathilde va de surprise en surprise.

  • Ils disent qu’ils m’ont trouvée sur la route quand j’étais un bébé. Qu’ils m’ont recueillie, que je leur dois la vie. C’est normal que je fasse tout ce qu’ils me demandent !

Non, pense Mathilde, ce n’est pas normal !

  • Où t’ont-ils trouvée ?

  • Je ne sais pas. Dans la région, près de votre village. C’est tout ce qu’ils m’ont dit !

D’un seul coup, un déclic dans la tête de Mathilde. Mais bien sûr, ce regard si troublant elle le connaissait bien. Il y avait si longtemps. Elle l’avait oublié. Jérôme, le garde-chasse du canton. Elle avait quinze ans. Il l’avait déflorée dans sa cabane isolée dans un coin de forêt. Amoureuse et naïve, elle n’avait pas su résister à son perçant regard émeraude.

Mathilde ferme les yeux sur ses souvenirs. Période difficile pour elle lorsqu’elle avait appris que ledit Jérôme officiait fréquemment auprès de femmes de tous âges. Son terrain de chasse allait de l’adolescente à peine pubère, en passant par la ménagère de cinquante ans, la bourgeoise délaissée, ou les catherinettes au corps et au visage si ingrats qu’elles ne trouvaient pas de prétendants.

Bref ! Le regard extraordinaire de l’enfant lui rappelait ses frasques d’antan, la ramenant à son jeune âge, presque celui de Zara.

Sa décision fut prise en un instant. Soustraire la petite à ses mauvais traitements et imposer à Jérôme ses responsabilités de père de famille.

Conclusion : après d’âpres discussions avec les parents adoptifs sans statut officiel, Mathilde les convainquit d’abandonner Zara à ses bons soins, sous menace de dénoncer leurs actes à la maréchaussée. Rien que l’évocation des autorités fit baisser leur ton belliqueux. La paysanne quitta leur camp sous les insultes, les crachats et jets d’objets en tout genre, mais ravie du résultat. Le seul qui comptait. Elle gardait Zara.

Quant à Jérôme, il tomba des nues, en pleurs, s’excusant maladroitement de ne pas connaître la fille indigne qui avait abandonné son unique enfant. Du moins, à sa connaissance.

Tout finit pour le mieux dans le meilleur des mondes, et Zara coulait désormais des jours heureux auprès de Fleur, Perle et Roussette !

 

 

 

 

 

 


10/05/2022
2 Poster un commentaire

Texte d'avril

Ce mois-ci, c'est le texte de Cathy qui a attiré votre attention. Je le joins donc ici, avec plaisir : 

Révélations d’antan

 

Marie-Charlotte sent la tension. Toute la maisonnée est en ébullition. Comme chaque année à la même date il faut dire. 16 octobre, le jour de sa naissance, mais également la date de décès de sa très très lointaine tante : Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France.

En fait, la jeune fille se fiche pas mal de sa célébrissime aïeule, elle, ce qui la ravit en ce lumineux jour d’automne, c’est sa majorité officiellement acquise. Sa liberté ? Pas tout à fait, mais au moins pourra-t-elle prendre ses décisions sans qu’on vienne sans cesse lui mettre des bâtons dans les roues. Sans cesse lui rappeler qu’elle n’est encore qu’une petite fille. Pour cette année particulière, au moins, sera-t-elle la reine de la fête au lieu de l’ex reine de France.

Elle ne comprenait pas pourquoi, au vu du passé aussi sulfureux que tumultueux de Marie-Antoinette, sa famille au grand complet tenait à perpétuer la célébration de sa mort. À date fixe quel que soit le jour de la semaine. Elle, devait s’absenter de l’école, d’autres prendre des jours de repos, voire même prévoir des vacances afin de ne pas déroger à la tradition ! N’importe quoi !

Marie-Charlotte essaie d’oublier sa vieille tantine reléguée depuis lurette de sa mémoire, à défaut de la retrouver régulièrement dans les livres d’histoire, les films ou séries cultes à sa gloire défaillante. Elle virevolte devant la glace dans sa robe neuve, achetée pour ces circonstances spéciales : ses 18 ans ! Elle imagine déjà sa vie après. Avec permis et une petite voiture en cadeau d’anniversaire. Tout de rose vêtue, elle fait son entrée dans le salon dans l’indifférence générale. Parents, grands-parents, tantes, oncles, cousins... tous affairés aux préparatifs.

  • Ah chérie, tu tombes bien, lui dit sa mère, peux-tu aller prendre les décorations restantes dans le grenier ? Vite Marie, le reste des invités ne va pas tarder, nous devons être prêts. Ensuite, tu pourras aller donner un coup de main à la cuisine ...

À la cuisine ? Dans sa robe toute neuve ? Ça ne va pas non !!

Déçue du peu d’attention qu’on lui porte, Marie-Charlotte reste figée au milieu de la pièce, attendant au moins un compliment sur sa tenue, son maquillage, ses hauts talons. Mais rien !

  • Qu’attends-tu donc ma fille ? Allez, presse-toi !

Inutile d’insister, autant obéir, que tout cela se passe au plus vite. Elle fera son petit effet plus tard. Elle grimpe les marches, d’un pas coléreux, les larmes aux yeux. Son plus beau jour déjà gâché par cette reine de malheur.

Elle n’était pourtant pas un premier prix de morale. Des fêtes à tout casser quand le peuple mourait de faim. «Si le peuple n’a pas de pain, il n’a qu’à manger de la brioche ! ». Quelle impudence, quel irrespect. Des amants, des maîtresses même. Des fêtes secrètes organisées au nez et à la barbe de Louis, le roi cocu qui la laissait faire, ce sans c... ! Allons bon, voilà qu’elle devenait vulgaire. En pensée.

La porte du grenier s’ouvre en grinçant. Le lieu sent la poussière et le renfermé. Les toiles d’araignées la frôlent, s’attachent à ses cheveux. Ses mains aux ongles fraîchement vernis se refusent à fouiller les cartons poudreux, les sacs plastiques emplis d’objets inutiles. Elle ne sait d’ailleurs pas vraiment où chercher. Ouvre en fermant les yeux, une grande boîte au couvercle taché d’humidité. Elle grimace sous l’odeur de moisi. À l’intérieur, des photos. En noir et blanc. Sa curiosité aiguisée, elle prend celle du dessus, y reconnaît quelques membres de sa nombreuse famille. Sourit, comparant leurs traits fins et lisses, par rapport à aujourd’hui. Son arrière-grand-mère décédée en début d’année, lui arrache un rictus contrit. Elle l’aimait bien Mémé Amélie. Sa mère lui avait conté maintes fois l’origine de son prénom.

Marie Amélie de Bourbon Sicile. Une nièce de Marie Antoinette, née de la sœur aînée de la reine. Cette Marie-Charlotte dont elle-même avait hérité du prénom. Renommée « Marie-Caroline » après son mariage avec Ferdinand IV de Naples.

Et si elle aussi changeait de prénom ? Après tout, qui l’en empêcherait. La jeune fille s’amuse d’avance de la tête de ses parents lorsqu’elle ferait l’annonce à table, au moment du dessert. Si toutefois, elle arrive à faire valoir comme événement principal le 16 octobre 2022, plutôt que la date funèbre de 1793.

Tout y pensant, elle fouille dans la boîte, découvre des trésors inconnus. Tout au fond, un mini album, qu’elle feuillette sincèrement intriguée. Bien protégées individuellement sous les pochettes plastifiées, des effigies de Marie-Antoinette, sans doute découpées dans des livres ou catalogues. Mais pas que ! D’autres femmes élégamment vêtues, des hommes également au profil princier. Des broderies, des pierreries, des plumes, des bijoux et des kilomètres de tissus qu’elle devine aussi précieux que coûteux. Soie, satin, taffetas aux couleurs lumineuses. Pour le coup, sa jolie robe lui semble bien fade. Qui sont ces gens ? La réponse lui vient d’elle-même : ses aïeux ! La tête lui tourne un peu de s’imaginer à cette époque, dans des atours de fêtes permanentes.

Non ! La proximité de la révolution, la triste fin du couple royal, la mise à mort sans condition de toute la famille, les enfants compris, lui ôtent illico l’envie d’un retour sur le passé. Période décadente, où le peuple affaibli n’avait aucun droit de réponse, condamné d’office, esclaves de la caste des rois et de cette noblesse dégénérée et corrompue ne pensant qu’à bafrer, se rouler dans la luxure et le foutre.

Marie-Charlotte la pure, en frissonne de dégoût. Et dire, que la nouba se préparait en bas dans une folle idolâtrie de la reine déchue. Une présence auprès d’elle la fait se retourner en sursautant. Personne ...

Pourtant elle aurait juré ... Un souffle contre sa joue, ses cheveux se dressent sur sa tête. Elle se lève, prête à sortir en courant, prise d’un sentiment d’insécurité soudain. Au moment où elle atteint la porte, celle-ci se ferme d’un claquement sec, sans qu’elle n’y ait touché. « Mais comment ? Que se passe-t-il ? Au secours ! » Elle veut crier mais aucun son audible ne sort de sa gorge comprimée par l’angoisse.

  • Assieds-toi ma belle Marie-Charlotte !

« Ma parole, on aurait dû m’appeler Jeanne, voilà que j’entends des voix ! ». Un rire clair répond à sa réflexion in petto.

  • Jeanne n’est pas de notre temps ma chérie !

« Ma chérie ? Maman ? »

  • Non mon ange, ta mère est en train de s’occuper de ma très chère amie, comme chaque année. Je suis Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, et je viens te conter la vérité !

 

 

196668

 

 

Sous les yeux ébahis de Marie-Charlotte se dessine une silhouette fine et élégante. Une perruque d’une hauteur vertigineuse, ornée d’un collier de fleurs, finit en rouleaux sur sa nuque frêle. Une coiffure si haute qu’elle frôle le plafond du grenier. Une époustouflante robe de soie grège froufroute tout autour de son corps mince. Les manches trois quart, terminées par un flot de dentelle, laissent à nu sa peau d’une blancheur exquise, comme sa gorge mise en valeur par le décolleté d’organdi retenu sur le devant par deux rubans savamment entrelacés.

Son visage poudré et délicat s’approche de la joue de Marie-Charlotte, y dépose un baiser de papillon. Une odeur florale et sensuelle enveloppe la jeune fille, dans l’incapacité d’esquisser le moindre geste. À nouveau le rire du fantôme, aérien, cristallin résonne dans le silence de la pièce, à peine troublé par l’effervescence des étages inférieurs.

  • Qui ... Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

  • Je te l’ai dit petite, mais peut-être me connais-tu mieux sous le nom de la princesse de Lamballe !

Marie-Charlotte muselle son appréhension, se force à réfléchir. Effectivement, ce nom lui parle. Ne serait-ce pas ... Voyons ! Que disait son livre d’histoire ?

  • Oui, je sais, vous êtes ...

  • Je t’écoute !

  • La meilleure copine de Marie-Antoinette. Celle qui ... Oh mon Dieu, oui, ça y est ! Quelle triste histoire !

  • En effet, mon enfant, mais je ne suis pas là pour te parler de moi !

  • Ah bon ?

  • Je viens pour rétablir la vérité au sujet de ton aïeule !

  • Quelle vérité ? Et pourquoi maintenant ?

Marie-Charlotte entend avec regret sa mère l’appeler dans l’escalier.

  • Alors Marie, ça vient ! Dépêche-toi un peu !

  • J’arrive Maman !

À son grand soulagement, sa mère repart en maugréant. La princesse s’est installée confortablement dans un coin du grenier. Marie-Charlotte elle, n’ose toujours pas bouger. Elle attend impatiente de connaître les détails promis. N’y tenant plus, elle interpelle la visiteuse :

  • Sans vous commander, pourriez-vous commencer votre histoire. Vous voyez je suis attendue. Et aujourd’hui c’est ....

  • Ton anniversaire, oui, je sais ! C’est un peu pour ça que je suis là !

  • Quel rapport avec la reine de France ! Morte et enterrée depuis lurette en plus !

  • Ne sois pas insolente, s’il te plaît !

Toute amabilité disparaît dans la seconde du visage de plâtre. La mouche près de sa bouche en forme de cœur, tique. Marie-Charlotte baisse la tête. Une foudroyante envie de planter la conteuse, est reléguée uniquement par sa curiosité.

  • Excusez-moi Madame !

  • Ça va. Je comprends ton impatience. Alors voilà. Tu sais que je connais très bien Marie-Antoinette, sa vie, ses faiblesses, ses impatiences. Je sais que tu en as une piètre opinion alors que ta famille célèbre avec ferveur l’anniversaire de sa mort. Eux savent.

  • Quoi ?

  • Ils savent qu’elle n’était pas une mauvaise femme. Un peu frivole certes, mais sans méchanceté. Mariée à quatorze ans, avec un homme dont elle n’avait vu que la photo, et soit dit entre nous il était plutôt magot ...

  • Magot ?

  • Moche quoi !

  • Ah ! La pauvre !

  • Tu crois que nous avions le loisir de choisir, nous, les filles de la haute bourgeoisie ! Que nenni ! D’ailleurs, moi ... Mais passons ! Donc Marie-Antoinette dut quitter sa famille autrichienne, du jour au lendemain. Ses cinq frères et ses sept sœurs !

  • Waouh ! Dire que je me plains alors que je n’ai qu’un frangin !

  • Et oui, pas de contraception à l’époque, nous avions bien nos petits trucs, mais ce n’était pas suffisant, et puis c’est également ce que l’on attendait de nous !

  • Faire plein d’enfants ? demande Marie-Charlotte effarée.

  • Bien sûr, pour assurer l’avenir de la famille !

De plus en plus intéressée, Marie-Charlotte oublie sa belle robe et ses nouvelles chaussures pour s’asseoir à même le sol, dans la poussière qui la fait tousser.

  • Donc ? interroge-t-elle les yeux brillants.

  • Donc ma pauvre amie arrive à la cour, et tout le monde la regarde de travers. Sans être une beauté, elle est gracieuse et altière, malgré son jeune âge. Un peu naïve, elle se fera manipuler par les femmes de la cour. À ses débuts ! Fine, intelligente, érudite elle ne tardera pas à s’imposer. Même le roi est intimidé. Vierges tous deux, ils mettront des années à se rapprocher pour concevoir leur premier enfant. Louis XVI est un homme distant, taiseux. Le royaume est au bord de la banqueroute lorsqu’il doit en prendre les commandes, il n’a que dix-neuf ans et une tâche incommensurable à accomplir. D’ailleurs nous savons toutes deux comment cela a fini ! Ses réformes financières échouent. Son projet d’impôts se heurte aux membres de la cour, au clergé, à la noblesse. Personne ne veut perdre de son pouvoir d’achat.

« Remarque, fait la princesse, en aparté, rien n'a beaucoup changé de vos jours ! »

  • Bref ! Marie-Antoinette se barbe. Elle est seule les trois quarts du temps. Boycottée par les ministres qui s’obstinent à la considérer comme une femme sans cervelle. Elle créera son village dans un coin dissimulé du parc versaillais pour retrouver l’ambiance bucolique de ses jeunes années en Autriche, sans malheureusement y trouver le bonheur.

  • Ouais, je connais ça aussi !

  • Toutes ces fêtes, soupire la princesse, ne sont données que pour la soustraire à sa solitude. Seuls ses enfants, et l’amitié du conte de Fersen lui permettent de sortir de sa tristesse. Cette complicité avec le jeune suédois lui sera fatale, personne n’a compris son désarroi, ni les liens étroits qui les retenaient l’un à l’autre. Pas de sexe dans tout ça ! Et pourtant ...

Une pause silencieuse leur permet de mettre un peu d’ordre dans ce fatras d’informations.

  • Et pourquoi n’est-elle pas venue me dire ça elle-même ? reprend Marie-Charlotte.

  • Elle n’était pas dispo !

  • Ah ah ! Vous me faites rire. Les fantômes n’ont que ça à faire non ? Mais, vous êtes bien un fantôme n’est-ce pas ?

  • D’après toi ?

Le sourire railleur effraie un peu l’adolescente. Elle se lève, avance courageusement vers la forme tapie dans le coin du grenier. Approche sa main du bras de la princesse, le traverse. S’en dégage un nuage de fumée à l’instant où la forme spectrale se dissout dans l’air tiède. Marie-Charlotte pousse un cri, se mêlant au rire limpide de la disparue.

Eberluée, la jeune fille se pince. Elle va se réveiller c’est sûr. Rien de réel dans cette histoire. La porte s’ouvre à la volée, accompagné d’un rugissement :

  • Marie-Charlotte, c’est pour aujourd’hui ou pour demain. Tu as cinq minutes pour descendre avec ce que je t’ai demandé !

Clac, Madeleine est repartie. Marie se secoue, la tête encore emplie de l’image de la belle femme, de ses révélations. Comme par enchantement, les décorations ardemment réclamées sont posées là, à ses pieds. Elle les prend, fait un dernier tour sur elle-même cherchant une trace du passage de Madame de Lamballe. Sans succès. La fidèle amie de celle dont elle allait célébrer, avec toute se famille, la deux-cent-vingt neuvième année de disparition, s’est évaporée dans l’espace, dans le temps.

Un peu soûle, un peu rêveuse, un peu déçue, elle tend le carton de bibelots à sa mère.

  • Ah tout de même. Il t’en a fallu un temps. Veux-tu bien les mettre sur la table. Et puis, va donc secouer un peu ta robe et mettre de l’ordre dans tes cheveux, les invités vont arriver, et tu sais comme ta tante Marie-Thérèse aime que nous soyons parfaites !

La jeune fille souffle, se presse d’orner la table des festivités, de ces objets parfaitement ridicules. Elle en veut à sa mère, ses grands-mères, et tous les membres de la famille de l’avoir laissée dans l’ignorance. Elle n’avait posé aucune question il est vrai, se contentant d’écouter sans les entendre les ragots répétés à l’envi année après année. Certainement, déformés, arrangés, en fonction des désirs de chacun.

Contre toute attente, elle ne ressent plus le besoin d’être la vedette du jour. Elle dédira à l’illustre défunte le discours d’anniversaire auquel elle ne pourra échapper, s’oubliant et bien décidée à rendre ses lettres de noblesse à cette ancêtre, découverte sous un jour nouveau. Une vie emplie d’une solitude dont elle ne soupçonnait pas l’existence.

À peine le repas et son allocution terminée sous les applaudissements, Marie-Charlotte reprend le chemin du grenier. Elle espère. Pouvoir continuer la conversation écourtée avec la princesse de Lamballe. Non, mieux que ça, elle espère pouvoir admirer le profil délicat de la reine de France, venue du fond des âges lui narrer elle-même sa triste histoire.


10/05/2022
0 Poster un commentaire

La proposition d'avril

Je vous suggère de choisir un lieu.

Puis une date.

Puis un événement. 

Puis deux personnages( réels ou imaginaires). 

 

Ce personnage va vivre un événement dont il se souviendra toute sa vie. 

Un autre personnage venu du passé va lui apporter un autre éclairage sur cet événement. 

 

Comme quoi nous avons notre propre projecteur, tout personnel, sur un même fait, et de ce fait, chacun voit les choses à sa façon. 

 

A vos plumes ? 

 

Dernière minute : je ne résiste pas au plaisir de publier ici le tout premier texte de cette consigne...Le voici, et merci Cathy, je me suis régalée...

En primeur donc, pour vous  réjouir et vous donner envie d'ajouter votre texte ! 

 

Révélations d’antan

 

Marie-Charlotte sent la tension. Toute la maisonnée est en ébullition. Comme chaque année à la même date il faut dire. 16 octobre, le jour de sa naissance, mais également la date de décès de sa très très lointaine tante : Marie-Antoinette d’Autriche, reine de France.

En fait, la jeune fille se fiche pas mal de sa célébrissime aïeule, elle, ce qui la ravit en ce lumineux jour d’automne, c’est sa majorité officiellement acquise. Sa liberté ? Pas tout à fait, mais au moins pourra-t-elle prendre ses décisions sans qu’on vienne sans cesse lui mettre des bâtons dans les roues. Sans cesse lui rappeler qu’elle n’est encore qu’une petite fille. Pour cette année particulière, au moins, sera-t-elle la reine de la fête au lieu de l’ex reine de France.

Elle ne comprenait pas pourquoi, au vu du passé aussi sulfureux que tumultueux de Marie-Antoinette, sa famille au grand complet tenait à perpétuer la célébration de sa mort. À date fixe quel que soit le jour de la semaine. Elle, devait s’absenter de l’école, d’autres prendre des jours de repos, voire même prévoir des vacances afin de ne pas déroger à la tradition ! N’importe quoi !

Marie-Charlotte essaie d’oublier sa vieille tantine reléguée depuis lurette de sa mémoire, à défaut de la retrouver régulièrement dans les livres d’histoire, les films ou séries cultes à sa gloire défaillante. Elle virevolte devant la glace dans sa robe neuve, achetée pour ces circonstances spéciales : ses 18 ans ! Elle imagine déjà sa vie après. Avec permis et une petite voiture en cadeau d’anniversaire. Tout de rose vêtue, elle fait son entrée dans le salon dans l’indifférence générale. Parents, grands-parents, tantes, oncles, cousins... tous affairés aux préparatifs.

  • Ah chérie, tu tombes bien, lui dit sa mère, peux-tu aller prendre les décorations restantes dans le grenier ? Vite Marie, le reste des invités ne va pas tarder, nous devons être prêts. Ensuite, tu pourras aller donner un coup de main à la cuisine ...

À la cuisine ? Dans sa robe toute neuve ? Ça ne va pas non !!

Déçue du peu d’attention qu’on lui porte, Marie-Charlotte reste figée au milieu de la pièce, attendant au moins un compliment sur sa tenue, son maquillage, ses hauts talons. Mais rien !

  • Qu’attends-tu donc ma fille ? Allez, presse-toi !

Inutile d’insister, autant obéir, que tout cela se passe au plus vite. Elle fera son petit effet plus tard. Elle grimpe les marches, d’un pas coléreux, les larmes aux yeux. Son plus beau jour déjà gâché par cette reine de malheur.

Elle n’était pourtant pas un premier prix de morale. Des fêtes à tout casser quand le peuple mourait de faim. «Si le peuple n’a pas de pain, il n’a qu’à manger de la brioche ! ». Quelle impudence, quel irrespect. Des amants, des maîtresses même. Des fêtes secrètes organisées au nez et à la barbe de Louis, le roi cocu qui la laissait faire, ce sans c... ! Allons bon, voilà qu’elle devenait vulgaire. En pensée.

La porte du grenier s’ouvre en grinçant. Le lieu sent la poussière et le renfermé. Les toiles d’araignées la frôlent, s’attachent à ses cheveux. Ses mains aux ongles fraîchement vernis se refusent à fouiller les cartons poudreux, les sacs plastiques emplis d’objets inutiles. Elle ne sait d’ailleurs pas vraiment où chercher. Ouvre en fermant les yeux, une grande boîte au couvercle taché d’humidité. Elle grimace sous l’odeur de moisi. À l’intérieur, des photos. En noir et blanc. Sa curiosité aiguisée, elle prend celle du dessus, y reconnaît quelques membres de sa nombreuse famille. Sourit, comparant leurs traits fins et lisses, par rapport à aujourd’hui. Son arrière-grand-mère décédée en début d’année, lui arrache un rictus contrit. Elle l’aimait bien Mémé Amélie. Sa mère lui avait conté maintes fois l’origine de son prénom.

Marie Amélie de Bourbon Sicile. Une nièce de Marie Antoinette, née de la sœur aînée de la reine. Cette Marie-Charlotte dont elle-même avait hérité du prénom. Renommée « Marie-Caroline » après son mariage avec Ferdinand IV de Naples.

Et si elle aussi changeait de prénom ? Après tout, qui l’en empêcherait. La jeune fille s’amuse d’avance de la tête de ses parents lorsqu’elle ferait l’annonce à table, au moment du dessert. Si toutefois, elle arrive à faire valoir comme événement principal le 16 octobre 2022, plutôt que la date funèbre de 1793.

Tout y pensant, elle fouille dans la boîte, découvre des trésors inconnus. Tout au fond, un mini album, qu’elle feuillette sincèrement intriguée. Bien protégées individuellement sous les pochettes plastifiées, des effigies de Marie-Antoinette, sans doute découpées dans des livres ou catalogues. Mais pas que ! D’autres femmes élégamment vêtues, des hommes également au profil princier. Des broderies, des pierreries, des plumes, des bijoux et des kilomètres de tissus qu’elle devine aussi précieux que coûteux. Soie, satin, taffetas aux couleurs lumineuses. Pour le coup, sa jolie robe lui semble bien fade. Qui sont ces gens ? La réponse lui vient d’elle-même : ses aïeux ! La tête lui tourne un peu de s’imaginer à cette époque, dans des atours de fêtes permanentes.

Non ! La proximité de la révolution, la triste fin du couple royal, la mise à mort sans condition de toute la famille, les enfants compris, lui ôtent illico l’envie d’un retour sur le passé. Période décadente, où le peuple affaibli n’avait aucun droit de réponse, condamné d’office, esclaves de la caste des rois et de cette noblesse dégénérée et corrompue ne pensant qu’à bafrer, se rouler dans la luxure et le foutre.

Marie-Charlotte la pure, en frissonne de dégoût. Et dire, que la nouba se préparait en bas dans une folle idolâtrie de la reine déchue. Une présence auprès d’elle la fait se retourner en sursautant. Personne ...

Pourtant elle aurait juré ... Un souffle contre sa joue, ses cheveux se dressent sur sa tête. Elle se lève, prête à sortir en courant, prise d’un sentiment d’insécurité soudain. Au moment où elle atteint la porte, celle-ci se ferme d’un claquement sec, sans qu’elle n’y ait touché. « Mais comment ? Que se passe-t-il ? Au secours ! » Elle veut crier mais aucun son audible ne sort de sa gorge comprimée par l’angoisse.

  • Assieds-toi ma belle Marie-Charlotte !

« Ma parole, on aurait dû m’appeler Jeanne, voilà que j’entends des voix ! ». Un rire clair répond à sa réflexion in petto.

  • Jeanne n’est pas de notre temps ma chérie !

« Ma chérie ? Maman ? »

  • Non mon ange, ta mère est en train de s’occuper de ma très chère amie, comme chaque année. Je suis Marie-Thérèse-Louise de Savoie-Carignan, et je viens te conter la vérité !

 

 

196668

 

 

Sous les yeux ébahis de Marie-Charlotte se dessine une silhouette fine et élégante. Une perruque d’une hauteur vertigineuse, ornée d’un collier de fleurs, finit en rouleaux sur sa nuque frêle. Une coiffure si haute qu’elle frôle le plafond du grenier. Une époustouflante robe de soie grège froufroute tout autour de son corps mince. Les manches trois quart, terminées par un flot de dentelle, laissent à nu sa peau d’une blancheur exquise, comme sa gorge mise en valeur par le décolleté d’organdi retenu sur le devant par deux rubans savamment entrelacés.

Son visage poudré et délicat s’approche de la joue de Marie-Charlotte, y dépose un baiser de papillon. Une odeur florale et sensuelle enveloppe la jeune fille, dans l’incapacité d’esquisser le moindre geste. À nouveau le rire du fantôme, aérien, cristallin résonne dans le silence de la pièce, à peine troublé par l’effervescence des étages inférieurs.

  • Qui ... Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?

  • Je te l’ai dit petite, mais peut-être me connais-tu mieux sous le nom de la princesse de Lamballe !

Marie-Charlotte muselle son appréhension, se force à réfléchir. Effectivement, ce nom lui parle. Ne serait-ce pas ... Voyons ! Que disait son livre d’histoire ?

  • Oui, je sais, vous êtes ...

  • Je t’écoute !

  • La meilleure copine de Marie-Antoinette. Celle qui ... Oh mon Dieu, oui, ça y est ! Quelle triste histoire !

  • En effet, mon enfant, mais je ne suis pas là pour te parler de moi !

  • Ah bon ?

  • Je viens pour rétablir la vérité au sujet de ton aïeule !

  • Quelle vérité ? Et pourquoi maintenant ?

Marie-Charlotte entend avec regret sa mère l’appeler dans l’escalier.

  • Alors Marie, ça vient ! Dépêche-toi un peu !

  • J’arrive Maman !

À son grand soulagement, sa mère repart en maugréant. La princesse s’est installée confortablement dans un coin du grenier. Marie-Charlotte elle, n’ose toujours pas bouger. Elle attend impatiente de connaître les détails promis. N’y tenant plus, elle interpelle la visiteuse :

  • Sans vous commander, pourriez-vous commencer votre histoire. Vous voyez je suis attendue. Et aujourd’hui c’est ....

  • Ton anniversaire, oui, je sais ! C’est un peu pour ça que je suis là !

  • Quel rapport avec la reine de France ! Morte et enterrée depuis lurette en plus !

  • Ne sois pas insolente, s’il te plaît !

Toute amabilité disparaît dans la seconde du visage de plâtre. La mouche près de sa bouche en forme de cœur, tique. Marie-Charlotte baisse la tête. Une foudroyante envie de planter la conteuse, est reléguée uniquement par sa curiosité.

  • Excusez-moi Madame !

  • Ça va. Je comprends ton impatience. Alors voilà. Tu sais que je connais très bien Marie-Antoinette, sa vie, ses faiblesses, ses impatiences. Je sais que tu en as une piètre opinion alors que ta famille célèbre avec ferveur l’anniversaire de sa mort. Eux savent.

  • Quoi ?

  • Ils savent qu’elle n’était pas une mauvaise femme. Un peu frivole certes, mais sans méchanceté. Mariée à quatorze ans, avec un homme dont elle n’avait vu que la photo, et soit dit entre nous il était plutôt magot ...

  • Magot ?

  • Moche quoi !

  • Ah ! La pauvre !

  • Tu crois que nous avions le loisir de choisir, nous, les filles de la haute bourgeoisie ! Que nenni ! D’ailleurs, moi ... Mais passons ! Donc Marie-Antoinette dut quitter sa famille autrichienne, du jour au lendemain. Ses cinq frères et ses sept sœurs !

  • Waouh ! Dire que je me plains alors que je n’ai qu’un frangin !

  • Et oui, pas de contraception à l’époque, nous avions bien nos petits trucs, mais ce n’était pas suffisant, et puis c’est également ce que l’on attendait de nous !

  • Faire plein d’enfants ? demande Marie-Charlotte effarée.

  • Bien sûr, pour assurer l’avenir de la famille !

De plus en plus intéressée, Marie-Charlotte oublie sa belle robe et ses nouvelles chaussures pour s’asseoir à même le sol, dans la poussière qui la fait tousser.

  • Donc ? interroge-t-elle les yeux brillants.

  • Donc ma pauvre amie arrive à la cour, et tout le monde la regarde de travers. Sans être une beauté, elle est gracieuse et altière, malgré son jeune âge. Un peu naïve, elle se fera manipuler par les femmes de la cour. À ses débuts ! Fine, intelligente, érudite elle ne tardera pas à s’imposer. Même le roi est intimidé. Vierges tous deux, ils mettront des années à se rapprocher pour concevoir leur premier enfant. Louis XVI est un homme distant, taiseux. Le royaume est au bord de la banqueroute lorsqu’il doit en prendre les commandes, il n’a que dix-neuf ans et une tâche incommensurable à accomplir. D’ailleurs nous savons toutes deux comment cela a fini ! Ses réformes financières échouent. Son projet d’impôts se heurte aux membres de la cour, au clergé, à la noblesse. Personne ne veut perdre de son pouvoir d’achat.

« Remarque, fait la princesse, en aparté, rien n'a beaucoup changé de vos jours ! »

  • Bref ! Marie-Antoinette se barbe. Elle est seule les trois quarts du temps. Boycottée par les ministres qui s’obstinent à la considérer comme une femme sans cervelle. Elle créera son village dans un coin dissimulé du parc versaillais pour retrouver l’ambiance bucolique de ses jeunes années en Autriche, sans malheureusement y trouver le bonheur.

  • Ouais, je connais ça aussi !

  • Toutes ces fêtes, soupire la princesse, ne sont données que pour la soustraire à sa solitude. Seuls ses enfants, et l’amitié du conte de Fersen lui permettent de sortir de sa tristesse. Cette complicité avec le jeune suédois lui sera fatale, personne n’a compris son désarroi, ni les liens étroits qui les retenaient l’un à l’autre. Pas de sexe dans tout ça ! Et pourtant ...

Une pause silencieuse leur permet de mettre un peu d’ordre dans ce fatras d’informations.

  • Et pourquoi n’est-elle pas venue me dire ça elle-même ? reprend Marie-Charlotte.

  • Elle n’était pas dispo !

  • Ah ah ! Vous me faites rire. Les fantômes n’ont que ça à faire non ? Mais, vous êtes bien un fantôme n’est-ce pas ?

  • D’après toi ?

Le sourire railleur effraie un peu l’adolescente. Elle se lève, avance courageusement vers la forme tapie dans le coin du grenier. Approche sa main du bras de la princesse, le traverse. S’en dégage un nuage de fumée à l’instant où la forme spectrale se dissout dans l’air tiède. Marie-Charlotte pousse un cri, se mêlant au rire limpide de la disparue.

Eberluée, la jeune fille se pince. Elle va se réveiller c’est sûr. Rien de réel dans cette histoire. La porte s’ouvre à la volée, accompagné d’un rugissement :

  • Marie-Charlotte, c’est pour aujourd’hui ou pour demain. Tu as cinq minutes pour descendre avec ce que je t’ai demandé !

Clac, Madeleine est repartie. Marie se secoue, la tête encore emplie de l’image de la belle femme, de ses révélations. Comme par enchantement, les décorations ardemment réclamées sont posées là, à ses pieds. Elle les prend, fait un dernier tour sur elle-même cherchant une trace du passage de Madame de Lamballe. Sans succès. La fidèle amie de celle dont elle allait célébrer, avec toute se famille, la deux-cent-vingt neuvième année de disparition, s’est évaporée dans l’espace, dans le temps.

Un peu soûle, un peu rêveuse, un peu déçue, elle tend le carton de bibelots à sa mère.

  • Ah tout de même. Il t’en a fallu un temps. Veux-tu bien les mettre sur la table. Et puis, va donc secouer un peu ta robe et mettre de l’ordre dans tes cheveux, les invités vont arriver, et tu sais comme ta tante Marie-Thérèse aime que nous soyons parfaites !

La jeune fille souffle, se presse d’orner la table des festivités, de ces objets parfaitement ridicules. Elle en veut à sa mère, ses grands-mères, et tous les membres de la famille de l’avoir laissée dans l’ignorance. Elle n’avait posé aucune question il est vrai, se contentant d’écouter sans les entendre les ragots répétés à l’envi année après année. Certainement, déformés, arrangés, en fonction des désirs de chacun.

Contre toute attente, elle ne ressent plus le besoin d’être la vedette du jour. Elle dédira à l’illustre défunte le discours d’anniversaire auquel elle ne pourra échapper, s’oubliant et bien décidée à rendre ses lettres de noblesse à cette ancêtre, découverte sous un jour nouveau. Une vie emplie d’une solitude dont elle ne soupçonnait pas l’existence.

À peine le repas et son allocution terminée sous les applaudissements, Marie-Charlotte reprend le chemin du grenier. Elle espère. Pouvoir continuer la conversation écourtée avec la princesse de Lamballe. Non, mieux que ça, elle espère pouvoir admirer le profil délicat de la reine de France, venue du fond des âges lui narrer elle-même sa triste histoire.

 

 


11/04/2022
3 Poster un commentaire

Texte de février

"Février, fais ce qu'il te plaît", cette consigne est reprise en mode Cyrano de Bergerac par Aliana :

 

Dans quelle galère me suis-je embarquée pour tenter de respecter la consigne ? Je n'ai pourtant pas le talent d'Edmond Rostand !
Mais je me lance en quémandant votre bienveillance...


Et que faudrait-il faire ?

Chercher des mots imposés, telle une purge
Et comme le mouton de Panurge
Et suit son maître en s’assurant sa protection
Grimper dans son estime par une bonne action ? 
Non, merci ! 
Dédier, comme il est demandé, supplié
Des vers bien plaisants à l’Atelier ?
Se changer soudain en lèche botte
Dans l’espoir d’avoir une bonne note
Naître à ses yeux enfin joyeux ? 
Non, merci ! 
Déjeuner tout en oubliant de manger
Avoir en tête la quête du beau, sans danger
Qui m’abaisse, m’ôte tout bonheur ?
Exécuter de la sorte mon honneur ? 
Non, merci ! 
D’une main écrire, tel un automate, sans penser
Cependant que de l’autre, mes plaies je vais panser
Et donneuse de joie par nécessité
Avoir de la sorte mon nom bien cité ? 
Non, merci ! 
Devenir presque heureuse dans cet exercice
Et naviguer entre deux eaux, deux matrices
Et dans lesquelles je serais malgré moi émerveillée ? 
Non, merci ! 
Chez notre chère Dame Véronik
Faire tout exprès aux autres la nique ? 
Non, merci ! 
S’aller faire en forêt une belle balade
Que le soleil lui-même en est malade ?
Non, merci ! 
Travailler seulement à ce projet
Sur celui-ci et point d’autre sujet ? 
Non, merci ! 
Ne découvrir que par la télé la vie délicieuse
Être terrorisée par une météo capricieuse
Et se dire d’un jour l’autre, réciter un mantra
Que demain sera plus beau et que ce sera extra ? 
Non, merci ! 
Calculer, chercher, procrastiner
Préférer se ruiner en projets mort-nés,
Rédiger des listes simplement pour le plaisir ? 
Non, merci ! Non, merci ! Non, merci ! 
Mais… 
Chanter, aimer, valser ou tangoter
Avoir l’œil attiré par la beauté
Mettre le dimanche après le lundi
Pour un oui, sourire à ce qui est dit
Travailler dans la joie et la bonne humeur
À tel voyage que l’on fera dans l’heure
N’écrire vraiment que ce que l’on aime
Et modeste, surtout rester la même
Sois satisfaite de tous ces petits riens
Si c’est autour de toi ce n’est pas rien
Puis quand enfin le bonheur est là
Ne pas être tentée de le garder pour soi
Vis-à-vis des autres penser au partage
Bref, bien loin de l’adage
Lors même que le soleil se montre
Ne pas bouder son bonheur en regardant sa montre !

Aliana 62

 

Ma consigne fut-elle ressentie comme trop perchée ?

Ou faut-il de la contrainte pour écrire en atelier ?

Je vais me pencher sur ce dilemme pour ma consigne d'avril, promis. 

 

 


02/04/2022
2 Poster un commentaire

Vous avez huit jours !

Vous n'êtes pas sans savoir que nous sommes en plein Printemps des poètes version 2022, du 12 au 28 mars....

 

68747470733a2f2f7072696e74656d7073646573706f657465732e636f6d2f494d472f7275626f6e313137312e6a70673f31363432313632383433-683x1024

 

 

Dans ce monde de l'éphémère, je vous propose un concours de poésie, organisé par la librairie Forum, de Saint-Etienne.

Ouvert à tous et gratuit, on vous demande un poème de 30 lignes max, sur le thème de l'éphémère donc. Vous avez...jusqu'au 26 mars ! Même l'échéance est éphémère. 

 

Mais qui sait, ce sera peut-être la gloire assurée, bien que la gloire également puisse être éphémère. Mais ceci est une autre histoire. Oui je sais, j'ai commis ici un certain nombre de répétitions de l'éphémère. 

 

En voici le lien : 

 

https://www.printempsdespoetes.com/Librairie-Forum-concours-de-poesie


19/03/2022
1 Poster un commentaire


Ces blogs de Littérature & Poésie pourraient vous intéresser